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Aconcagua Speed Flying

22 mars 2008


Aconcagua Speed Flying Premiere, mars 2008.

Jour 3. Camp d’approche : Confluencia 3300m
Voila, j’y suis. Entré dans le parc ce matin, début de l’aventure. Quelques heures tranquilles de marche jusqu’ici. Depuis trois jours ce fut Buenos Aires, Mendoza, puis Pénitentes, proche de Puente del Inca à l’entrée du parc.

Qu’est ce qui m’a ammené ici ? Bien.. Envie d’une coupure nette après des mois de travail et de stress. Puis, personnellement, j’ai envie de plus de pureté, d’aller plus au fond des choses, loin du bruit de la « moot moot » société, du JT à la télé ou à la radio, de la pollution électromagnétique, etc… Une des principales sensations de bien être depuis trois jours, c’est de ne pas avoir l’ordi, le tel portable… Je le sens physiquement. Il y a un genre de GZZZZ qui s’est arrêté dans mon cerveau. A Mendoza, je flottais dans l’ambiance argentine… Légèreté, simplicité… bonheur !
J’ai loué les services d’une boite de trek locale qui m’assurera la logistique durant l’expé. Avec Hernan, mon guide, on a checké le matériel, pris le permis d’ascension, mangé un bon biffé de Chorizo, et on est parti.

Depuis l’entrée du parc, la marche du jour fut un enfantillage, je découvre comment marcher « lentement », sans être en effort, sans monter dans les tours.. Ça me change des entraînements où je me mettais toujours dans le rouge, à fond.. C’est tant mieux car il y a une notion d’économie, je pars vers l’inconnu.. Je ne suis jamais parti pour un sommet si long, ni si haut…

Ici à Confluencia, il y a un médecin qui nous contrôle. Tension, pulsations minute, niveau de saturation en oxygène dans le sang. De toute façon, on fait tous les jours un point par nous même pour suivre l’acclimatation. On n’est qu’a 3300 mètres et le corps réagit déjà.. J’avais passé quelques nuits à 3200m avant de partir, pour faire des globules… Il faut boire au moins 4 litres d’eau par jour pour aider le métabolisme.

J’ai l’impression d’être à l’hôtel, car bien que nous soyons en fin de saison, il reste une tente cuisine et une tente dôme pour le séjour et la nuit.. C’est confortable les éxpés… !

Jour 4. Plaza Francia (4000m) et retour à Confluencia.
Toujours dans le processus d’acclimatation, nous faisons une marche jusqu’ au pied de la face sud. Je repère l’itinéraire dans la face. 8 heures tout de même…C’est vraiment très très beau… Nous sommes dans un univers minéral aux couleurs nombreuses, subtiles, les bouleversements géologiques montrent la puissance des éléments… Je reste absorbé par ce paysage, ces heures de marche sont propices à l’introspection. Le glacier d’Horcones Inferior est immense et descend toute la vallée. Une fois au pied de la face, c’est impressionnant… C’est très vertical.. et c’est grand ! Je photographie mentalement tout le parcours que je souhaite effectuer. Des avalanches descendent régulièrement, je prends cela aussi en compte, surtout sur la fin, et je choisis le finish dans une zone protégée. La redescente à Confluencia me casse un peu les jambes, je n’ai pas l’habitude de descendre à pied.. ! Bien crevé, je m’enfonce dans mon gros duvet, il fait déjà en dessous de zéro la nuit.

Jour 5. Montée au camp de base :Plaza de Mulas (4300m)
Le gros matériel est déjà monté au camp de base à dos de mules. Je n’ai qu’une petite dizaine de kilos sur le dos. Aller… 8 heures de marche à nouveau, 17 kilomètres dans la vallée d’Horcones Superior cette fois ci, nous contournons le Géant Aconcagua par sa face Ouest. On dit au revoir aux derniers végétaux. L’automne est là, la tempête de neige nous cueille à mi-chemin. Mes grosses chaussures sont déjà là-haut, et avec les baskets résillées c’est la pataugeoire… Ben oui, ça devait être l’été, au moins jusqu’au camp de base !
Plus tard, entre deux nuages qui défilent à une allure de dingue, apparaissent les montagnes, magnifiques… et des trains de mules qui descendent du matériel. Arrivé au camp de base, je me change au plus vite, me réchauffe, bois.
Ici en pleine saison il y a jusqu’à 800 personnes…Et oui, c’est organisé ! Des camps entiers de compagnies de trek, les guardaparqués, un médecin, des services tels que douche chaude, hot-dogs, bière, téléphone et Internet… La montagne est la plus haute des Amériques, un « 7000 », elle est l’un des « 7 sommets », et elle ne représente pas de difficulté technique. En été c’est un « trek » qui attire beaucoup de monde. Mais là, avec 1 mètre de neige au camp de base, ça change tout ! Conditions hivernales… De toute façon je n’avais pas pris de short… Je suis le dernier à monter cette année, c’est la fin, tout le monde plie bagages. Il n’y a plus rien, il reste une vingtaine de personnes sur la zone. Je comptais sur Internet pour la fenêtre météo… Tant pis, il faudra faire autrement..

Jour 6. Camp de base.
Journée d’acclimatation. Petit tour autour du camp dans la neige, visite au médecin, aux guardaparqués qui tiquent sur ma paire de ski. Quelqu’un leur a dit que je voulais voler, alors ils doivent en référer, savoir si je dois faire une demande spéciale, etc… J’ai bien étudié le règlement du parc avant de venir, il n’y a rien de spécial à faire. Je leur parle de Marc Boyer qui a volé en triplace du sommet, de Guillaume Chatain qui a volé ici aussi, de Jean Marc Boivin qui avait volé en Delta, Et d’Angelo d’Arrigo qui l’a survolé en delta… Rien à faire. Il va falloir négocier dur…

Le vent a soufflé très fort cette nuit, c’était sport dans la petite tente… et la température est fraîche…
Petit détail : Nous buvons 4 à 5 litres d’eau par jour, et forcément, la vessie est pleine très souvent. La nuit, c’est la mission… Sortir du sac, s’habiller, mettre les chaussures, sortir dans la tempête… Par chance, entre deux nuages, le ciel est … Enorme… ça récompense l’effort… Sinon il y a l’option bocal.

Jour 7. Camp de Base, Camp1 (5000m).
Tempête encore plus sévère cette nuit, le vent dépassait les 100km/h.. Waouh ! Solides, les tentes Montagne… ! Pas mal de neige aussi, mais c’est soufflé et on va pouvoir chercher les zones rapées pour monter…

Le feuilleton Guardaparqué continue… Ils dressent un procès verbal m’annonçant que le parapente est interdit dans le parc, qu’ils ne sont responsables de rien, et qu’ils confisqueront ma voile si nécessaire… Je demande à faire une réponse tout aussi officielle au ministère où je leur souligne clairement l’article de leur règlement du parc qui parle de pratique du parapente, des responsabilités, j’énumère les vols déjà effectués ici, et leur rappelle qu’ils exhibent l’article sur le vol triplace de Marco au bureau d’accueil du ministère à Mendoza… Ceci dans mon espagnol le plus académique… C’est folk !! Les gardes, gênés de ces contradictions, ne peuvent qu’être d’accord avec moi, et pestent contre leur supérieur, au chaud à Mendoza, qui fait du mauvais zèle… De toute façon, je monte…

Direction le camp 1, avec le matériel et la nourriture, une vingtaine de kilos chacun avec Hernan. J’ai les épaules détruites.. La progression est lente dans les zones enneigées, on enfonce jusqu’aux genoux. La montée est agréable malgré tout, le paysage est magnifique. J’ai monté les skis. Je voulais les laisser au camp 1 mais ne résiste pas à l’envie de poser quelques courbes. Je les laisse finalement à mi distance à la descente après m’être fait bien plaisir... Mais le moindre effort coûte beaucoup à cette altitude, je n’ai plus de souffle et je mets du temps à récupérer.. Mais bon, Je me surprends toutes les 5 minutes à me dire : « elle est pas belle la vie ?!...Hein… On n’est pas bien là ?!… »

Jour 8. Camp de Base.
Journée de récup’ et d’acclimatation. On s’enquiert par radio de la météo, il y aurait un créneau pour les jours qui viennent, mais il ne faudra pas traîner. Quelle chance.. Le vent aussi semble être clément durant cette période… A voir…
Je bois du maté avec mes camarades guardaparqués.
On prépare les affaires pour monter demain.

Jour 9. Camp de base, Camp 1.
Montée au camp 1 avec 25 kg sur le dos, je suis mortifié. La nuit est froide, il fait -18° dans la tente. La tempête s’est levée à nouveau. Ça cogne dur. Dormir à 5000, c’est encore moins facile. L’appréhension monte avec la fatigue, je me sens plus vulnérable, plus précaire… On entre dans un style de « survie » où les gestes et actions sont toutes d’importance vitale. Gérer la forme physique, physiologique, résister au froid… L’aspect psychologique prend toute son importance. On ne redescendra plus maintenant. On monte tous les jours, et l’acclimatation doit suivre…
L’altitude est quasiment la principale difficulté en éxpé…
Depuis quelques semaines je prends des compléments alimentaires naturels pour aider. Je n’ai pas de produits chimiques avec moi, hormis de l’aspirine pour fluidifier le sang en cas de MAM (mal aigu des montagnes). Je prends de la Chlorophylle, qui aide l’oxygénation des cellules, de la vitamine C naturelle, et de la coca en homéopathie pour le mal des montagnes. J’aurais voulu en mâcher, mais la feuille de coca ne se trouve que dans le nord de l’argentine, du Chili, et en Bolivie.
Que des trucs qui marchent et qui ne détruisent pas, donc. Et oué, c’est bon d’être bio..
N’empêche que ma saturation en oxy passe en dessous de 90, le bpm est à 100 au repos…

Jour 10. Camp1, Camp2 (5500m)
Bonne journée de marche dans une neige profonde et fatigante. Toujours du poids sur le dos.. On se relaye pour faire la trace. Ce sont de grands moments de méditation, et d’écoute de soi pour gérer tous les paramètres physiques. J’ai des chaufferettes dans les chaussures, je lutte contre le froid. Il y a du vent, et je rêve de kiter ma voile pour monter plus vite et sans fatigue. Mais non, il n’est pas dans la bonne direction. Le soir il tourne en faiblissant. J’essaie de kiter mais ça ne marche que quelques minutes. Sympa quand même !
Enfin des nouvelles de la météo par radio, le temps semble rester beau et le vent faible… c’est bien mais je garde le doute, car la prévi météo ici, c’est aléatoire...
Juan, le cuisto du camp de base nous a rejoint avec de la nourriture. Il n’est jamais monté au sommet et veut faire son ascension de fin de saison. Cool, on repartit le poids de portage…

Nous sommes maintenant au dessus des autres montagnes, on imagine la côte pacifique vers le chili. Le couché de soleil est somptueux… et le ciel nocturne… Gigantesque ! Quelques lueurs d’éclairs loin au nord. La voûte céleste est… profonde… c’est presque flippant, j’ai l’impression de voir des étoiles plus bas que moi… Je suis « dans » le ciel…

C’est cool mais ça caille ! Je commence à sentir le mal de l’altitude, je prends un aspirine 1000 contre le mal de tête… -24° dans la tente… Je garde les batteries des appareils sur moi en permanence pour garder la charge, et les chaussures dorment dans le duvet aussi. J’ai failli me geler les orteils ce matin…
Je passe une très mauvaise nuit. Ma saturation passe en dessous de 80, le bpm à 115…

Jour 11. Camp2, Camp3 (6000m)
C’est quand je marche que je me sens le mieux. Je n’étais vraiment pas bien avant de partir ce matin…La montée est dure, on a de la neige jusque aux cuisses. On se bat à trois pour progresser.
Le temps est extra, et il n’y a pas de vent. Un vrai moment de bonheur d’être en haute montagne…
On arrive crevés. Je prends de l’aspirine, le mal de crâne est très fort. Le métabolisme ne se fait plus à cette altitude. Le corps prend sur ses réserves. D’abord les sucres, puis les graisses, puis les protéines…Hernan me dit qu’il perd entre 5 et 10 kilos à chaque ascension. Les gestes sont lents et désormais automatique. Chauffer de l’eau, boire une soupe, installer le couchage, faire sécher, se réchauffer…
Surprise, Juan sort du sac du pain et du steak.. ! Un bon bout de viande argentine à 6000m, c’est top ! C’est presque la fête… En attendant de se lever à 3h demain matin pour le grand jour… Cette nuit il fait si froid que je suis en grosse combinaison dans le duvet.
Je suis concentré sur la descente éventuelle en Speed depuis le début. Suivant les conditions de visibilité et de vent, je déciderai si je descends la face sud, ou bien la face ouest jusqu’au camp de base, ou bien rien du tout...
Juan descendra les affaires que je laisse ici si je vole.

Jour 12. Camp3, Sommet, Confluencia.
Quasiment pas dormi… Mal de tête énorme, suffocation… Je ne suis pas bien du tout… Le bpm est à 115, et ma saturation oxy est tombée à 68… Il fait super froid, -34°. La marche me fait retrouver mes esprits. Les chaufferettes aident à ne pas se geler les pieds, à conditions de les bouger en permanence. 2mn sans les bouger, 30mn pour les retrouver…Avec les skis, la voile, de quoi manger, boire et des fringues, j’ai 10 kilos sur le dos. C’est beaucoup pour un assaut final… ! Hernan et Juan ont le minimum. A 6400m Hernan s’arrête, il ne peut aller plus loin pour cause de doigts de pieds gelés… Je continue seul, Juan me rejoint… et me devance. Il me demande de loin où est le chemin, il y a le choix entre deux couloirs. Je lui indique celui de gauche au sommet duquel j’aperçois des traces de pas durcies par le vent. Il m’attendra au sommet. Je coule une bielle monstrueuse dans le dernier couloir. C’est bien raide, la neige est de nouveau profonde et le MAM me rattrape.. C’est stupéfiant. Cerveau au ralenti, pertes d’équilibre, sang épais…Mon cœur est à fond même quand je suis à l’arrêt… Re-aspirine… ça va mieux. J’aurais pris 3 grammes d’aspirine dans la journée, ça reste correct.
11 heures de marche jusqu’au sommet… Oué, ça, c’est fait… Mais l’euphorie ne dure pas…

Aller Go !
J’arrive tard et les nuages bouchent les faces nord, est, ouest… La face sud s’ouvre encore par moments… Juan est mal et veut descendre tout de suite, il me donne 5mn pour filmer mon déco... Je check la face et décide de me préparer au plus vite sur le bord de ce qui m’apparaît comme un gouffre. J’aurais voulu prendre plus de temps mais la visibilité est de moins en moins bonne… Vent arrière 10km/h environ.. De toute façon, avec les 50° de pente, je plonge dans le trou… Voile bien préparée quand même, faut pas déconner, surtout pas ici… Concentration… pas le droit à l’erreur… gestes précis… Il neige… un moment de calme… pas trop de vent… Go ! La voile claque et la vitesse est directement énorme !! Les 10 mètres piqués de la Nano à presque 7000m, ça va sur vite !! Avec le mauvais temps, le jour blanc m’empêche d’être assez précis, je ne vois pas bien. Ça va tellement vite que je n’ose pas toucher, dommage, je sais que je vais le regretter… Mais il vaut mieux être prudent, un stop forcé dans la face n’est pas souhaité… Personne ne vient te chercher ici… Quelques touchettes quand même, en passant… les pentes s’avalent, je tombe littéralement le long des murs… Ouah… C’est grisant, je me shoote au Speed !! En bas, je n’arrive pas à rejoindre l’endroit repéré pour poser. Je trouve donc le bas d’un cône qui descend au bord du glacier Horcones. J’arrive vite, une centaine de mètres de perte de vitesse sur une moraine de pierres recouverte d’un peu de neige. Pauvres skis… Ouah… C’était explosif !!!
Je reste coi… Je suis 3000 mètres plus bas en 4mn 50 !! J’ai retrouvé mon cerveau, j’ai la super patate… Une avalanche termine sa course à 300 mètres sur le coté… L’aérosol vient me chatouiller… Pas fier. Pliage rapide, et je marche une demi heure pour atteindre Plaza Francia. J’y rencontre un vieil anglais qui vient chaque année commémorer son grand père, mort dans la face en ski… en 1928 ! …Y sont fous ces anglais… Une avalanche l’a pris sans doute, son corps a été récupéré en bas l’année suivante, il repose à Puente del Inca, au cimetière des alpinistes. Nous descendons ensemble jusqu’à Confluencia, à la lumière de la lune montante. 15 heures 30 de marche aujourd’hui !! Je suis défait, mais heureux… L’endurance, la détermination, l’adrénaline, et enfin cette sérénité nocturne au milieu des Andes… c’est unique… C’est CE moment… J’ai des tendinites rotuliennes, je marche comme un robot. L’accueil est super à Confluencia, on partage une bouteille de Cerveza, on mange, ça fuse sur la radio pour transmettre les infos au camp de base, puis au camp3, où mes guides dorment ce soir. Les gelures vont bien, ils descendront demain à Mulas, et on se retrouvera après-demain pour sortir du parc.

Jour 13. Confluencia.
Repos.. J’ai dormi lourdement… ça caille un peu car j’ai laissé mon duvet là haut. Je marche comme un robot.

Jour 14. Confluencia, Puente del Inca.
On se réchauffe au soleil, on fini de tout démonter, c’est la démontagnée en quelques sorte… La saison dure 4 mois. Les mules transportent tout vers Puente del Inca, L’équipe du camp de base, accompagnée de mes compères, nous rejoint. Ils m’appellent « boludo Frances ». On descend ensemble… Ca fait un grand vacarme, ça crie, ça brasse la poussière, on est tous contents, sauf mes genoux. Les guardaparqué me laissent leur email pour voir la vidéo un jour. Avant de retrouver la civilisation (et une douche !), on partage un assado autour du feu, on boit des canons à la santé de Pacha Mama…
Ma parenthèse intérieure de l’hiver se termine sur ces notes de musique latine…
Suerte !

Matos, Soutien :
Vêtements, sac de couchage et tentes : The North Face
Skis : Zag, 2,6 kg avec Fixs
Aile : GIN Nano 10m2 de série.
Masque, casque : POC
Merci à la Station des Arcs, super spot de ride.
Merci aux copains de Speedriding-school.com
Un merci très spécial à mon ami Doud Dufresne pour les montages vidéo.


Les Arcs